Jeanne d'Arc canonisée il y a 100 ans
Par Admin le lundi 25 mai 2009, 22:10 - TEXTES - REFLEXION - Lien permanent
Le seigneur comte de Vendôme
introduisit Jeanne dans la chambre du roi. Le roi l’apercevant lui demanda son
nom. Elle dit: « Gentil dauphin, j’ai nom Jeanne la Pucelle, et vous mande
le Roi des cieux par moi que vous serez sacré et couronné à Reims, et que vous
serez le lieutenant du Roi des cieux qui est roi de France. » Après
beaucoup de questions du roi, Jeanne reprit: « Je te dis de la part de
messire que tu es vrai héritier de France et fils du roi, et il m’envoie à toi
pour te conduire à Reims afin que tu y reçoives ton couronnement et ton sacre,
si tu en as la volonté. »
(Aumônier de Jeanne)
Tout ce monde se joignit à l’armée et à la Pucelle. On se mit en route ; et on arriva, par la Sologne, en bon ordre, au bord de la Loire, jusqu’en face de l’église Saint Loup, où les Anglais étaient nombreux et en force.
Ni aux autres capitaines, ni à moi-même, il ne nous semblait possible que l’armée qui conduisait le convoi fût capable de résister et de faire entrer les vivres par Ce côté. Force était de recourir à des bateaux par lesquels entrerait le convoi. Mais c’était difficile, car il fallait remonter le courant, et le vent était absolument contraire.
Alors Jeanne me dit : « Êtes-vous le bâtard d’Orléans? — Oui, répondis-je, et je me réjouis de votre arrivée. — Est-ce vous qui avez conseillé que je vienne ici, de ce côté de la rivière, et que je n’aille pas directement où étaient Talbot et les Anglais ? » — Je lui dis : « Moi et de plus sages que moi, nous avons donné conseil, croyant faire mieux et plus sûrement. — En nom pieu, répliqua Jeanne, le conseil de Notre-Seigneur est plus sûr et plus sage que le vôtre. Vous avez cru me tromper, et vous vous trompez davantage vous-même; car je vous amène meilleurs secours qu’il n’en est onques advenu à chevalier ni ville au monde, vu que c’est le secours du Roi des cieux. Toutefois il ne vous vient pas par amour de moi, il procède de Dieu même, qui, à la requête de saint Louis et de saint Charlemagne, a eu pitié de la ville d’Orléans et n’a pas voulu que les ennemis eussent à la fois le corps du duc et sa ville. »
Aussitôt et comme à l’instant même, le vent qui était contraire et rendait fort difficile aux bateaux de vivres la montée du fleuve dans la direction d’Orléans, le vent tourna et devint favorable. En conséquence on tendit les voiles à l’instant. J’entrai dans les bateaux, et avec moi y entra Nicole de Giresmes, aujourd’hui grand prieur de France. Nous longeâmes l’église Saint-Loup et nous passâmes outre malgré les Anglais. Dès ce moment j’eus bonne espérance de Jeanne plus que je n’avais fait jusque-là.
Je l’avais suppliée de se résoudre à passer la Loire et à entrer dans Orléans où elle était fort désirée. De cela elle fit difficulté, disant qu’elle ne voulait pas abandonner son monde. Pour rester avec ces gens d’armes, bien confessés, pénitents et de bonne volonté, elle refusait de venir. Je fus trouver les chefs de guerre qui avaient refusé de conduire les hommes d’armes, et je leur demandai en grâce de trouver bon, dans l’intérêt du roi, que Jeanne entrât à Orléans. Eux avec toute leur compagnie iraient jusqu’à Blois où ils passeraient la Loire pour venir à Orléans, faute de passage plus rapproché. Lesdits capitaines accueillirent ma requête. Ils consentirent à passer par Blois, et Jeanne vint avec moi. Elle portait son étendard qui était blanc et où se trouvait figuré Notre-Seigneur tenant à la main une fleur de lis. La Hire passa la Loire avec elle; et nous entrâmes tous ensemble à Orléans.
D’après ce que je viens de raconter, il me semble clair que les faits et
gestes de Jeanne dans l’armée étaient chose divine plutôt qu’humaine. Ce
changement de vent subit après que Jeanne vient de parler en donnant espoir de
secours ; cette entrée d’un convoi de vivres malgré les Anglais beaucoup
plus forts que l’armée royale ; cette affirmation de la jeune fille
qu’elle sait par vision que saint Louis et saint Charlemagne priaient Dieu pour
le salut du roi et de la ville d’Orléans, tout cela est de Dieu. 
Un autre fait dans lequel je vois le doigt de Dieu. Comme je voulais aller chercher les hommes d’armes qui passaient la Loire à Blois, pour secourir Orléans, Jeanne n’était disposée ni à les attendre ni à consentir que j’allasse les chercher; mais elle voulait sommer sans répit les assiégeants de lever le siège, ou, s’ils refusaient, leur donner l’assaut. De fait, elle adressa aux Anglais une sommation, rédigée en sa langue maternelle et toute en paroles bien simples 11. Dans cette lettre elle leur disait en substance qu’ils eussent à se retirer du siège et à retourner en Angleterre, sans quoi elle leur donnerait un grand assaut qui les forcerait à s’en aller. La lettre fut envoyée au seigneur Talbot. Or j’affirme que depuis cette heure, tandis qu’auparavant 200 Anglais mettaient en fuite 800 ou 1000 des nôtres, il nous suffit de quatre ou cinq cents hommes de guerre pour lutter contre toute la puissance des Anglais, et il nous arriva de tenir si bien en respect les assiégeants qu’ils n’osaient plus sortir des bastilles qui leur servaient de refuge.
Je dirai un autre fait dans lequel je vois également le doigt de Dieu. Le 27 mai, nous commençâmes de grand matin l’attaque contre le boulevard du Pont, lorsque Jeanne fut blessée d’une flèche qui lui pénétra la chair entre le cou et l’épaule, de la longueur d’un demi-pied. Ce nonobstant, Jeanne ne se retira pas de la bataille, et elle n’accepta pas de remède pour sa blessure. L’assaut dura depuis le matin jusqu’à huit heures du soir, dans telles conditions qu’il n’y avait en quelque sorte espérance aucune de vaincre ce jour-là. Moi, j’étais d’avis de faire retirer l’armée et de rentrer dans Orléans. Sur ce, la Pucelle m’aborde et me requiert d’attendre encore un peu. En même temps, elle monte à cheval, se retire dans une vigne, seule à l’écart, et y reste en prière l’espace d’un demi-quart d’heure; puis elle revient, prend son étendard en ses mains et se place sur les bords du fossé, pressant l’ennemi. A sa vue les Anglais frémissent et sont saisis d’épouvante ; les soldats du roi reprennent coeur et courent à l’escalade. Le boulevard est assailli. Pas de résistance. La bastille fut prise ; les anglais qui y étaient s’enfuirent et tous périrent. Classidas (Glasdale) et les autres principaux capitaines avaient cru trouver une retraite dans la tour du pont d’Orléans. Ils tombèrent dans le fleuve et s’y noyèrent. Ce Classidas était l’homme qui parlait de la Pucelle le plus injurieusement, de la manière la plus vilaine et la plus ignominieuse.
La bastille prise, la Pucelle, nos hommes d’armes et moi rentrâmes dans Orléans et y fûmes reçus avec grande joie et affection. Jeanne fut conduite en son logis pour le pansement de sa blessure. Un chirurgien l’ayant pansée, elle songea à réparer ses forces et prit quatre ou cinq tranches de pain qu’elle trempa dans l’eau rougie. Là, se bornèrent en ce jour sa nourriture et sa boisson. Le lendemain, de très grand matin, les Anglais sortirent de leurs tentes et se rangèrent en bataille, prêts au combat. A cette vue, la Pucelle se leva du lit et s’arma simplement d’une légère cotte de mailles. Sa volonté fut qu’on n’attaquât point les Anglais ni qu’on exigeât rien d’eux, mais qu’on leur permît de se retirer. Et, de fait, ils se retirèrent sans être poursuivis. Orléans était délivré.
(Dunois)
Un jour, je chassais aux cailles, près Saint-Florent les Saumur; un de mes courriers me vint dire qu’il était arrivé près du roi une fille qui se disait envoyée de Dieu pour mettre en fuite les Anglais et délivrer Orléans. Sur ce, je m’en fus le lendemain à Orléans. J’y trouvai ladite Jeanne devisant avec le roi. Quand je fus près, Jeanne demanda qui j’étais: « C’est mon cousin, le duc d’Alençon, » répondit le roi. — « Vous, soyez le très bienvenu, me dit Jeanne. Plus on sera ensemble du sang du roi de France, mieux cela sera. »
Le jour d’après, Jeanne vint à la messe du roi, et, quand elle l’aperçut,
elle lui fit révérence. Le roi la mena dans une chambre. Le seigneur de la
Trémouille et moi étions avec lui. Il avait fait retirer tous autres et nous
avait retenus. Alors Jeanne adressa au roi plusieurs requêtes et
particulièrement de faire don de son royaume au Roi des cieux, après ce, le Roi
des cieux ferait pour lui ce qu’il avait fait pour ses prédécesseurs et le
replacerait en l’état de ses pères. Ce même jour, le roi étant allé à la
promenade, Jeanne fit en sa présence une course, lance en main. Ayant vu comme
elle avait bonne mine à courir et porter la lance, je lui donnai un cheval.

Il y eut alors contestation entre les capitaines. Les uns étaient d’avis qu’on donnât l’assaut; les autres étaient d’avis contraire, alléguant la force et le nombre des Anglais. Voyant ces difficultés entre nous, Jeanne nous dit: « Ne craignez quelque multitude que ce soit: n’hésitez pas à donner l’assaut aux Anglais, Dieu conduit notre armée. Si je n’avais l’assurance que Dieu conduit notre oeuvre, j’aimerais mieux garder les brebis que de m’exposer à de si grands périls. » Là-dessus nous marchâmes vers Jargeau, croyant gagner les faubourgs et y passer la nuit. Mais, sachant notre approche, les Anglais vinrent à notre rencontre et tout d’abord ils nous repoussèrent. Jeanne prit son étendard et se mit à attaquer, en invitant les hommes d’armes à avoir bon coeur. Nous fîmes si bien que les gens du roi purent se loger cette nuit dans les faubourgs de Jargeau.
Vraiment je crois bien que Dieu conduisait notre oeuvre; car, pendant cette nuit, les gens du roi ne firent pour ainsi dire aucune garde, et si les Anglais eussent fait une sortie, nous eussions été en grand danger.
Nous préparâmes l’artillerie et, dès le matin, nous fîmes marcher machines et bombardes. Puis, au bout de quelques jours, nous tînmes conseil sur ce qu’il y avait à faire pour prendre la ville aux Anglais. Nous étions en conseil, lorsqu’il nous fut rapporté que La Hire conférait avec le duc de Suffolk. A cette nouvelle, les autres et moi, qui avions la charge de l’expédition, nous fumes mécontents de La Hire. Il fut mandé et vint. La Hire venu, l’assaut fut résolu. Les hérauts d’armes se mirent à crier: « A l’assaut! » Et Jeanne me dit: « Avant, gentil duc, à l’assaut! » il me semblait qu’en commençant si promptement l’assaut, nous allions trop vite en besogne Jeanne me dit « Ne doutez pas. L’heure est bonne, quand il plait a Dieu Il faut besogner quand Dieu veut. Besognez, et Dieu besognera. » Un peu après elle me dit « Ah ! gentil duc, as tu peur? Ne sais-tu pas que j’ai promis à ta femme de te ramener sain et sauf? » Et en effet, lorsque je quittai ma femme pour venir à l’armée avec Jeanne, ma femme lui dit : « Jeannette, je crains beaucoup pour mon mari. Il sort à peine de prison, et il a fallu dépenser tant d’argent pour sa rançon que je le prierais bien volontiers de rester au logis. » A quoi Jeanne répondit: « Madame, soyez sans crainte. Je vous le rendrai sain et sauf et en tel ou meilleur état qu’il n’est. » Durant l’assaut, comme j’étais à une certaine place, Jeanne me dit: « Retirez-vous de là. Si vous ne vous retirez, cette machine vous tuera. » Je me retirai, et peu après la machine que Jeanne m’avait désignée tua le sire du Lude, à la place même d’où je m’étais tiré. Tout cela me fit une grande impression. J’étais fort émerveillé des paroles de Jeanne et de la vérité de ses prédictions. Jeanne marcha à l’assaut, et moi avec elle. Comme nos gens envahissaient la place, le duc de Suffolk fit crier qu’il me voulait parler. Il ne fut pas écouté et l’assaut continua. Jeanne était sur une échelle, tenant à la main un étendard. L’étendard fut frappé et Jeanne elle-même fut frappée par une pierre qui vint tomber sur sa chapeline 1. Le coup avait jeté Jeanne à terre. Elle se releva et dit aux hommes d’armes : « Amys, amys, sus! sus! Notre Sire a condamné les Anglais. A cette heure ils sont nôtres, ayez bon coeur! » Et à l’instant Jargeau fut pris. Les Anglais se retirèrent vers les ponts. Les Français les y poussèrent et leur tuèrent plus de 1.100 hommes.
(Prince Jean duc d’Alençon) 
Je me souviens d’autre chose. A Loches, — où nous étions allés le trouver, Jeanne et moi, après le siège d’Orléans, — le roi était dans sa chambre de retraite, ayant avec lui son confesseur, le seigneur Christophe, d’Harcourt, évêque de Castres, et le seigneur de Trêves en Anjou, ancien chancelier de France, lorsque Jeanne, qui se disposait à entrer chez lui, frappa à la porte. Presque aussitôt, elle franchit le seuil, se mit à genoux et, tenant embrassées les jambes du roi, elle lui dit ces paroles ou d’autres semblables : « Gentil dauphin, ne tenez pas davantage tant et de si interminables conseils; mais venez au plus vite à Reims pour prendre votre digne couronne. — Est-ce votre conseil qui vous dit cela lui dit le seigneur d’Harcourt — Oui, répondit-elle, et je suis très fort aiguillonnée là-dessus. » D’Harcourt reprit: « Ne voudriez-vous pas dire ici, en présence du roi, la manière de votre conseil, quand il vous parle? » Jeanne lui répondit en rougissant : « Je crois comprendre ce que vous voulez savoir, et je vous le dirai volontiers. » Alors le roi: « Jeanne, vous plaît-il bien de déclarer ce qu’on vous demande, en présence des personnes ici présentes ? — « Oui », répondit-elle ; et elle ajouta les paroles suivantes ou d’autres semblables : « Quand je suis contrariée en quelque manière, parce qu’on fait difficulté d’ajouter foi à ce que je dis de la part de Dieu, je me retire à l’écart, et je prie Dieu, me plaignant à lui de ce que ceux à qui je parle ne me, croient pas facilement. Ma prière à Dieu achevée, j’entends une voix qui me dit : « Fille Dé (fille de Dieu), va, va, va, je serai à ton aide, va.» Et quand j’entends cette voix, j’ai grande joie ; même je voudrais toujours l’entendre ». Et, chose frappante, en répétant ce langage de ses voix, elle était dans un ravissement merveilleux, les regards levés vers le ciel.
(Dunois)
Extraits du Procès de Jeanne d'Arc.
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